Politique Wikileaks

Published on décembre 12th, 2010 | by Anthony

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Wikileaks : l’État, le réseau et le territoire

Infowar”, “cyber warfare”, “opération riposte”, “guerre de l’information”, … les titres couvrant l’affaire Wikileaks ont largement puisé dans le vocabulaire militaire pour décrire les événements qui ont suivi la publication des “cables” diplomatique par le site de Julian Assange. La multiplication des déclarations violentes de journalistes et hommes politiques à l’encontre de Wikileaks, l’acharnement des États a vouloir faire fermer le site en vain via les hébergeurs ou les fournisseurs de noms de domaines, et bien sûr la “riposte” des Anonymous par attaques DDoS, tout cela participe bien d’un climat de “guerre”. Mais quelle guerre ? Et surtout, pourquoi parle-t-on de “guerre” ?

Le site de Wikileaks le 4 décembre 2011J’aimerais proposer ici l’idée que l’affaire Wikileaks relève bel et bien d’un conflit qui serait de nature territorial entre d’un côté l’État qui s’appuie sur un territoire physique délimité par des frontières au sein duquel est déployée une domination via la mise en scène d’une violence symbolique légitime et de l’autre le réseau en tant que territoire “virtuel” étranger sur lequel l’État n’aurait pas prise : tant physiquement que symboliquement. Si ces deux territoires se sont longtemps ignorés, ces dernières années ont vu apparaître une préoccupation grandissante de l’État face à ce “voisin” menaçant ! Pourquoi menaçant ? Parce que le réseau suit une politique expansionniste des plus agressives : 5 millions de terabytes, et une croissance qui doublerait sa taille tous les 5 ans. Si l’Internet est un territoire, il se nourrit et s’agrandit de par les informations que nous mettons en ligne. Car pour le réseau, l’information est le territoire. Dans ce sens, la mise sur le réseau des « cables » ne relève pas que du simple journalisme, mais met en lumière l’agrandissement du territoire du réseau au dépend, cette fois-ci non plus de données privées (données sous copyright ou données personnelles), mais de données appartenant à l’État. La mise en ligne des “cables”, c’est l’annexion par le réseau d’une partie du territoire de l’État !

L’Internet, un territoire étranger

“L’idée que l’Internet soit virtuel, au sens naïf de «coupé du réel», est en passe d’être abandonnée, et les tensions, conflits, relatifs à l’Internet, sont manifestes, qu’ils touchent à des formes concrètes du territoire (câbles, juridictions nationales) ou à des formes moins repérables (réseaux sociaux en construction…)” (Eric Guichard, 2007)

Si le réseau des réseaux n’est plus considéré comme un territoire virtuel par ses usagers qui prolongent sur les réseaux sociaux leur vie sociale IRL, ce territoire est longtemps passé inaperçu aux yeux de l’État qui ne voyait dans l’Internet qu’un espace immatériel, donc par nature sans aucun danger pour la réalité matérielle sur laquelle l’État exerce son contrôle.

Cela dit, la menace terroriste ou les questions de droits d’auteurs que soulèvent les usages de l’Internet attirent l’attention de l’État sur le réseau. En même temps que le réseau devient “espace public” apparaît pour l’État l’impérieuse nécessité d’étendre son contrôle sur les citoyens online et de garantir le prolongement de sa domination symbolique sur ce qui apparaît de plus en plus comme un territoire. Mais comment ? La vérité est que l’État n’y parvient pas. Les lois qui sont mises en place : ACTA, LOPSI, HADOPI si elles proposent des moyens de coercitions, sont des moyens qui interviennent en dehors du réseau, et ce de manière très limitée : les individus agissant de manière illégale sont arrêtés si et seulement si le lien est fait entre l’internaute et l’individu, et si bien entendu l’individu en question réside physiquement sur le territoire de l’Etat en question.

De même, si les sanctions évoluent (des sanctions traditionnelles de type amendes ou enfermement, on est passé à une sanction d’un nouveau genre avec la loi Hadopi qui prévoit l’interdiction de l’accès au réseau), elle s’arrêtent toujours à la porte du réseau. Il ne s’agit plus d’enfermer l’individu dans un espace qui le coupe de la société, mais de l’enfermer dans le territoire du réel, de lui interdire de sortir du territoire national pour se réfugier dans le territoire “virtuel”. La coupure du réseau n’est pas vécue comme une punition, mais comme une atteinte, une privation de liberté.

Ainsi, ces sanctions interviennent IRL : suppression de l’accès par les FAI, suppression de l’hébergement… l’Etat n’intervient pas à l’intérieur du réseau, mais sur les accès physiques au réseau, révélant ainsi cruellement son absence totale de moyen de coercition sur le territoire du réseau.

Le seul organisme mondiale ayant un tant soit peu de pouvoir sur le réseau est l’ICANN, l’institution en charges des TLD (Top-Level-domains), c’est à dire les .fr, .com, .org… Cet organisme (sous la coupe du département du commerce US) chapeaute les entreprises privées qui gèrent ces TLD et a ainsi le pouvoir, en faisant pression sur un fournisseur de TLD, en l’occurence pour Wikileaks la Public Internet Registry, de faire supprimer des index (DNS) le nom de domaine Wikileaks.org ! Ce “pouvoir” reste cela dit limité, car l’adresse d’un site Internet reste équivalent à une adresse IP, l’index (le DNS) se contentant de faire l’équivalence entre l’adresse IP et le nom de domaine pour notre simple confort (il est plus facile de retenir un mot qu’une suite de chiffres).

Même le gigantesque firewall chinois n’est qu’une chimère. Comme le dit Bill Gates :

« Les efforts chinois pour censurer Internet ont été très limités. Il est facile de les contourner »

On voit donc bien que l’Internet représente pour l’État une entité sur laquelle il n’a pas le contrôle. Si l’Internet est un territoire, il est un territoire étranger, un territoire où les États ne peuvent exercer leur pouvoir, un territoire où les moyens de coercition légitimes sont impuissants. L’Internet apparaît comme un espace où la démonstration de la violence symbolique et physique des États ne peut être mise en scène – l’action de l’État se limitant à l’extérieur du réseau. Ce qui fait d’ailleurs  dire à Jean-Christophe  Féraud que la fronde de Wikileaks, face à laquelle l’État semble impuissant, révèle l’Internet comme une zone autonome temporaire.

Ce qui est inscrit sur le réseau devient le réseau

La “fuite” des « cables » n’en est également pas vraiment une. Elle n’est pas non plus un vol. Elle met en avant au contraire la douloureuse remise en question du concept de propriété que les Majors, les producteurs de jeux vidéos ou de cinéma ont découvert à leur dépend : ce qui est transformé en bits, en devenant immatériel, ne nous appartient plus ; ce qui est inscrit dans le réseau devient le réseau et donc appartient au réseau. C’est pourquoi beaucoup considèrent aujourd’hui naturel d’avoir accès à ces fameux « cables » comme toute une génération trouve naturel de télécharger de la musique en ligne ou de regarder la dernière série à la mode en streaming sur Internet. On parle même de wikileaks comme d’un nouveau Napster !

La particularité d’Internet est donc qu’il se nourrit de ce que l’on y met. Il se construit sur les informations qui sont mises en ligne, il est un territoire qui s’agrandit chaque fois qu’une nouvelle page Internet s’ouvre, qu’une adresse URL est créée, que nous tweetons, ou likons… L’Internet est donc un territoire et les internautes sont ses soldats luttant pour l’agrandissement, la conquête de nouveaux espaces, de nouvelles données. Ainsi, l’information devient sur l’Internet un enjeu “territorial” et l’agrandissement exponentiel du réseau une campagne expansionniste qui se nourrit de data.

Jusque là, le réseau se nourrissait essentiellement de données privées (dans le sens de “qui appartient à quelqu’un” et “qui ne dépend pas de l’État”)  : fichiers de musique, films en streaming, données personnelles sur Facebook…  Mais pour la première fois, le réseau absorbe des données qui appartiennent – non pas à un individu lambda, ou à une entreprise, mais à des États.

L'Etat face au réseau

Photographie sous licence CC – Stéfan Le Dû : http://www.flickr.com/people/st3f4n/

L’action de Wikileaks, parce qu’elle se déroule sur l’Internet, n’est donc pas qu’une révélation médiatique, une fuite d’information : elle devient une appropriation, une captation de territoire qui passe par une dépossession de l’État. L’affaire Wikileaks apparaît comme une nouvelle atteinte à l’objet État en défiant sa domination symbolique. Si l’internaute n’est atteignable par l’État qu’en dehors du réseau, de la même façon, l’État ne peut atteindre Wikileaks que via ses créateurs physiques, en l’occurrence Julian Assange. Mais en aucun cas l’État ne peut atteindre les données qui font le « territoire Wikileaks » – alors qu’au contraire, le réseau de son côté continue inlassablement et sans crainte de représailles, d’étendre son territoire par l’acquisition de nouvelles données.

Le réseau pose un double problème territorial à l’État : elle met en avant les limites de l’État qui ne peut agir en dehors de ses frontières nationales alors que le réseau lui est mondial. Mais l’affaire Wikileaks révèle également que le réseau est bel et bien un territoire d’une nouvelle nature au sein duquel l’État n’a pas de moyens de coercition et où par conséquent, son monopole de la violence symbolique légitime s’évanouit laissant l’internaute libre de toutes dominations – ou tout du moins libre de la domination de l’État.

Edit [1] : Vous pouvez retrouver cet article sur Owni.fr

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About the Author

Je suis doctorant à l’université Paris X en Science de l’Information et de la Communication sur le sujet de la circulation de l’information sur Internet et de l’économie de l’attention. Je suis également fondateur de Digicomstory, la petite agence de communication experte en Digital. Avant de fonder Digicomstory, J’ai travaillé plusieurs années dans un grand groupe de relations publiques international. J’y ai créé et dirigé le département Digital au sein duquel j’ai conçu de nombreux programmes de communication web pour de grandes marques françaises et internationales. J’ai été formé à la communication sur les médias sociaux aux Etats-Unis, à Austin TX. Je suis titulaire d’une licence d’économie, d’une maîtrise en science politique et d’un Master en stratégies de communication internationale.



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    • http://maisouestcequonest.net Anthony
  • Anonyme

    J’apprécie énormément cet article. Aussi bien l’analogie entre territoires virtuels et territoires réels (que je défend depuis longtemps), mais aussi sur cette idée de liberté intrinsèquement liée au réseau des réseaux.

    Par contre, l’article dresse un constat, mais on ne sait ce qu’en pense l’auteur ni ce qui va se passer ensuite. Dommage. On aimerait savoir à quoi s’attendre maintenant.

  • http://maisouestcequonest.net/ Anthony

    Hello Cyroul,

    Merci pour ton commentaire. Il est vrai que l’objectif premier de mon article était de creuser la terminologie guerrière que je relevais dans les articles que je lisais sur le sujet, d’où l’idée du territoire. Donc le but de mon article était plutôt d’essayer d’expliquer ce vocabulaire militaire.

    Après, pour ce qui va se passer ensuite, on peut s’y essayer maintenant : on pourrait imaginer que la colère des élites et des Etats vis à vis des révélations de Wikileaks est une prise de conscience du pouvoir du réseau et de son impunité. Sur quoi peut déboucher cette prise de conscience ? Sur une tentative, déjà amorcée par l’Etat (ACTA, HADOPI, LOPSI) d’imposer sa marque sur le réseau et d’y étendre son autorité. Il est probable que d’autres lois viennent s’ajouter dans le futur, et que le web change dans les années à venir, devienne plus fermé, plus surveillé : c’est tout du moins ce qui se passe en ce moment…

    Pour ce qui de mon opinion sur le sujet, et bien si l’enjeu est le réseau contre l’extérieur, le fait que j’utilise le réseau pour y publier mon argumentaire devrait répondre à la question :)

  • http://maisouestcequonest.net/ Anthony

    @thibautthomas en fait tu as raison, je n’ai pas vraiment expliqué. En fait, Weber attribue à l’Etat un monopole de la violence légitime. Je croise cette notion avec la violence symbolique de Bourdieux dans le sens où la mise en scène de l’Etat est quelque part l’expression d’une violence symbolique (défilés, discours, …) qui structure une domination. Or ce qui m’a frappé avec l’affaire Wikileaks, c’est que l’Etat a été incapable de faire taire un site Internet – non pas pour respecter les droits de l’homme – mais bien parce qu’elle n’en a pas les moyens physiques. Or la mise en scène de la violence physique de l’Etat entretient la violence symbolique qui nourrit la domination de l’objet. Donc ici, la mise en scène de l’incapacité de l’Etat d’agir physiquement met à mal sa symbolique du pouvoir : c’est tout du moins l’impression que ca m’a fait et ce que j’ai essayé d’exprimer dans ce billet.

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    Ce blog a pour objet de réfléchir sur les médias sociaux avec comme objectif premier de poser des questions, plus que de donner des réponses… soit… cela paraît plus facile. Mais les blogs sont là pour lancer des conversations comme le dit Brian Solis. « Mais où est-ce qu’on est ? » explore donc les médias sociaux et s’intéresse à leurs rôles sur le web, dans la société et les changements qu’ils apportent dans nos comportements quotidiens.

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    L’auteur de ce blog s’appelle Anthony Besson. C’est moi ;-). Je suis doctorant à l’université Paris X en Science de l’Information et de la Communication sur le sujet de la circulation de l’information sur Internet et de l’économie de l’attention.

    Je suis également fondateur de Digicomstory, la petite agence de communication experte en Digital. Avant de fonder Digicomstory, J’ai travaillé plusieurs années dans un grand groupe de relations publiques international où j’ai dirigé le département Digital au sein duquel j’ai conçu de nombreux programmes de communication web pour de grandes marques françaises et internationales.

    J’ai été formé à la communication sur les médias sociaux aux Etats-Unis, à Austin TX. Je suis titulaire d’une licence d’économie, d’une maîtrise en science politique et d’un Master en stratégies de communication internationale.