analyse twitter et le tutoisement

Published on septembre 8th, 2012 | by Anthony

0

« Vous vouvoyez » ou « tu tutoies » sur Twitter ?

Cela fait quelques temps que je n’avais pas publié dans ce blog pour diverses raisons personnelles (je n’étais pas beaucoup en France ces derniers mois). La publication d’une interview que j’ai donnée pour le site de la BBC m’en donne à nouveau l’occasion. L’article de Rebecca Lawn fait suite notamment à la sortie remarquée sur Twitter l’année passée de Laurent Joffrin qui s’était offusqué qu’on le tutoie sur le réseau. J’avais écrit un article sur le sujet à l’époque, d’où mon interview pour le site de la BBC cette semaine. Comme l’article de Rebecca a du synthétiser toues les informations sur le sujet, je me permets de vous donner ici mes réponses brutes, en complément de son excellent article :)  et du post de Big Browser sur lemonde.fr (qui traduit l’article de la BBC sur son blog pour le site lemonde.fr).

Article BBC Twitter et le vouvoiement - Anthony Besson

Article BBC Twitter et le vouvoiement

Est-ce que vous tutoyiez les autres plus facilement sur Twitter que ‘offline’ ? Si oui, pourquoi ?

Sur Twitter, le tutoiement est la norme. Il est difficile de savoir exactement pourquoi. On peut cela dit explorer quelques pistes. Tout d’abord, la limitation des messages sur Twitter à 140 caractères peut expliquer qu’on préfère utiliser un « tu » qui ne compte que 2 lettres plutôt qu’un « vous » qui en compte 4. Cela dit, ce n’est pas à mon sens l’explication la plus convaincante. Je pense qu’il faut chercher la raison du tutoiement dans les racines de ce qu’est culturellement Twitter. Twitter est un réseau très ouvert qui s’inscrit dans l’esprit des premiers réseaux qui ont peuplés l’Internet, notamment les groupes Usenet où les premiers forums. Or dans ces espaces de discussion, le tutoiement a toujours été de mise. Vouvoyer un membre d’un forum pouvant alors même être perçu comme un signe défiance. Pourquoi ? Il faut comprendre que le vouvoiement que l’on utilise en France notamment dans les conversations sert de marqueur social : on utilise le « vous » pour marquer son respect face à une personne considérée comme socialement plus importante ou que l’on ne connaît pas. Or, sur Internet, l’anonymat aidant, ces marqueurs sociaux disparaissent. La sociabilité dans les réseaux sociaux de l’Internet se construit de manière déconnectée des structures sociales du monde réel. Dans la philosophie de l’Internet, on est entre pairs, d’égal à égal, sans distinction sociale aucune, qu’importe son âge, son sexe, ses revenus ou son statut dans la vie réelle.

Le tutoiement sur Internet, est-ce que ça choque les personnes arrivant sur Twitter ?

La question du tutoiement s’est posée fréquemment et continue à se poser sur l’Internet. Mais elle peut choquer surtout les internautes néophytes qui ne connaissent pas la culture de l’Internet. Ces utilisateurs qui ne sont pas des internautes avertis débarquent sur le web avec les usages et les codes de sociabilité qu’ils utilisent dans la vie de tous les jours. Or ces usages sont différents sur les réseaux sociaux online. Sur le web, il y a des codes, des rites, bref une véritable culture spécifique et ce notamment sur Twitter. Le tutoiement en fait partie.

Est-ce que c’est une question d’âge ou de génération ? Twitter appartient-t-il aux jeunes (au moins au début) ?

Non ce n’est pas une question d’âge, ni de génération. Le concept des Digital Natives a été revisité ces dernières années par quelques sociologues et on s’accorde à dire aujourd’hui qu’il ne s’agit là que d’un mythe. Ce n’est pas parce qu’on est jeune qu’on va mieux utiliser l’Internet que sa grand-mère. Je vous invite d’ailleurs à ce sujet à visionner l’intervention du sociologue Antonio Casilli lors de la conférence Lift 2010 qui s’est tenue à Genève et qui traite du mythe des Digital Natives. Non, la question du tutoiement sur Twitter est bel et bien une question de culture propre au réseau et de capital culturel que l’on possède ou non. Les internautes qui sont choqués par le tutoiement sur Twitter sont avant tout des internautes qui ne connaissent pas ces codes.

Y-a-t-il aujourd’hui un conflit du fait de la professionnalisation de Twitter ?

Comme je le disais au début, l’anonymat des premiers réseaux à selon moi faciliter le tutoiement. Comme l’anonymat permet de cacher le statut social des utilisateurs, les internautes pouvaient alors interagir entre eux de pair à pair. Au début de Twitter, beaucoup d’internautes ont opté pour un pseudonyme, poursuivant ainsi cette culture de l’anonymat originelle à l’Internet. Avec l’arrivée massive sur Twitter de professionnels de l’information et des médias (médias, journalistes, stars, politiques, consultants en communication…) qui ont rapidement vu dans ce réseau un intérêt en termes de diffusion/collecte d’information, la tendance à la désanonymatisation s’est accélérée. Pourquoi se cacher quand on est déjà un personnage public ? Cette désanonymatisation est aussi le fruit d’une lame de fond plus importante dont on voit aujourd’hui les effets dans tous les réseaux sociaux virtuels : l’interaction sur l’Internet ne se fait plus uniquement dans l’objectif d’échanger une information, mais aussi et de plus en plus dans l’idée de gagner en notoriété. L’anonymat se révèle alors un handicap à cet objectif : quel intérêt de posséder une identité virtuelle célèbre si cette notoriété ne rejaillit pas sur son identité réelle et qu’on ne peut pas en tirer des bénéfices dans la vie réelle ?

On le voit, le véritable conflit autour du tutoiement sur Twitter vient plus de la rencontre de deux cultures de la sociabilité différentes. La culture de l’Internet où les interactions se font entre pairs, sans distinction sociale, et où le tutoiement est de mise et la culture de la sociabilité que l’on connaît dans le monde réel avec l’usage de marqueurs sociaux forts comme le vouvoiement. Avec la montée en puissance de réseaux sociaux virtuels dés-anonymisés (Twitter, Facebook…), on a commencé à introduire online les usages sociaux que l’on utilise dans le monde réel, et notamment à introduire sur le web des usages comme le vouvoiement qui rentrent alors en conflit direct avec la culture d’origine de l’Internet qui utilise systématiquement le « tu ».

A votre avis, le fait que l’on choisisse un mot pour dire ‘you’ sur Twitter est-il lié à l’anglais, au fait que Twitter est un site américain ?

Quand les internautes français utilisent Twitter, ils ne se placent pas dans un optique de traduction. Ils sont plutôt dans un cadre conversationnel naturel avec leur système de langue et leur système de pensée propre. Le choix entre le « vous » et le « tu » se fait donc toujours par rapport à son interlocuteur et en fonction de son statut social. Il ne s’agit pas ici de « traduire » le « you » anglais pour l’insérer dans son tweet. Pareillement, je ne pense pas que le fait que le site soit américain influence l’usage qu’en font les internautes français. Même si au début de Twitter, les fonctions du site étaient affichées en anglais, les échanges entre les internautes français se faisaient en français. Le côté transnational du réseau Twitter permet bien entendu des échanges entre membres de différentes nationalités, et là, le choix de la langue se fait en fonction du contexte et des capacités linguistique de chacun, mais c’est ici une autre question.

Tags: , ,


About the Author

Je suis doctorant à l’université Paris X en Science de l’Information et de la Communication sur le sujet de la circulation de l’information sur Internet et de l’économie de l’attention. Je suis également fondateur de Digicomstory, la petite agence de communication experte en Digital. Avant de fonder Digicomstory, J’ai travaillé plusieurs années dans un grand groupe de relations publiques international. J’y ai créé et dirigé le département Digital au sein duquel j’ai conçu de nombreux programmes de communication web pour de grandes marques françaises et internationales. J’ai été formé à la communication sur les médias sociaux aux Etats-Unis, à Austin TX. Je suis titulaire d’une licence d’économie, d’une maîtrise en science politique et d’un Master en stratégies de communication internationale.



Back to Top ↑
  • A propos

    Ce blog a pour objet de réfléchir sur les médias sociaux avec comme objectif premier de poser des questions, plus que de donner des réponses… soit… cela paraît plus facile. Mais les blogs sont là pour lancer des conversations comme le dit Brian Solis. « Mais où est-ce qu’on est ? » explore donc les médias sociaux et s’intéresse à leurs rôles sur le web, dans la société et les changements qu’ils apportent dans nos comportements quotidiens.

  • L’auteur

    L’auteur de ce blog s’appelle Anthony Besson. C’est moi ;-). Je suis doctorant à l’université Paris X en Science de l’Information et de la Communication sur le sujet de la circulation de l’information sur Internet et de l’économie de l’attention.

    Je suis également fondateur de Digicomstory, la petite agence de communication experte en Digital. Avant de fonder Digicomstory, J’ai travaillé plusieurs années dans un grand groupe de relations publiques international où j’ai dirigé le département Digital au sein duquel j’ai conçu de nombreux programmes de communication web pour de grandes marques françaises et internationales.

    J’ai été formé à la communication sur les médias sociaux aux Etats-Unis, à Austin TX. Je suis titulaire d’une licence d’économie, d’une maîtrise en science politique et d’un Master en stratégies de communication internationale.